Gaza – Le Centre de Gaza pour les droits de l’homme exprime sa profonde inquiétude face à l’extension progressive de ce que l’on appelle la « ligne jaune », imposée par les forces d’occupation israéliennes dans la bande de Gaza. Celles-ci déplacent vers l’ouest les blocs de béton jaunes, en direction des quartiers résidentiels et des zones d’hébergement des personnes déplacées.
Dans un communiqué publié mercredi, le Centre souligne que ces mouvements, accompagnés de bombardements, de tirs, de destructions d’habitations et d’attaques contre les tentes, transforment la ligne annoncée dans le cadre de l’accord de cessez-le-feu du 10 octobre 2025 en une limite militaire mobile qui avance progressivement vers les zones habitées, redessinant ainsi l’espace dans lequel vivent les Palestiniens.
Le Centre précise que ces opérations ne constituent pas un simple ajustement du déploiement militaire. Elles réduisent les espaces accessibles à la population, restreignent la circulation et l’accès aux logements, aux terres et aux moyens de subsistance, tout en contraignant les familles à fuir à plusieurs reprises sans garantie de disposer d’un abri sûr. Les attaques contre les lieux de déplacement, conjuguées aux entraves persistantes à la reconstruction, aggravent la désorganisation de la vie civile et rendent tout retour à la stabilité plus difficile.
Les équipes de terrain du Centre ont documenté plusieurs incidents en octobre illustrant cette progression. Le 1er octobre, le commandant de la division de Gaza de l’armée israélienne, le général de brigade Liron Bitto, a déclaré que les forces israéliennes contrôlaient environ 63 % de la bande de Gaza et avaient établi près de 40 nouvelles positions militaires, alors que les données disponibles sur le terrain indiquent une emprise plus importante. Pour le Centre, cette déclaration témoigne de l’extension de la présence militaire israélienne, à mettre en perspective avec le déplacement ultérieur des blocs de béton et la réduction des espaces accessibles aux habitants.
Le 8 octobre, des drones israéliens ont largué des munitions incendiaires sur un site d’hébergement situé près de la ligne jaune, à l’est de Khan Younès. Les tentes et les effets personnels de 17 familles ont pris feu, les contraignant à fuir de nouveau. Le 11 octobre, les forces israéliennes ont déplacé les blocs de béton vers l’ouest dans le quartier de Choujaïya, à l’est de la ville de Gaza, en direction de la rue Salah al-Din et du carrefour de Choujaïya, parallèlement à des tirs d’artillerie et des tirs directs. Cette avancée a élargi la zone soumise au contrôle militaire et exposé des lieux d’hébergement de personnes déplacées, contraignant plusieurs familles à abandonner leurs tentes.
Le 17 octobre, de nouveaux blocs ont été installés dans la rue Al-Qaqqa, à Choujaïya, dans un contexte de tirs nourris et d’explosions de robots piégés. Des familles ont dû fuir précipitamment, certaines sans pouvoir emporter leurs effets personnels ni leurs tentes.
Le 21 octobre, ces mouvements ont atteint les environs de l’ancienne clinique, à l’est du camp de réfugiés d’Al-Maghazi, dans le centre de la bande de Gaza. L’avancée des blocs jaunes vers de nouvelles zones a renforcé les craintes d’une extension des restrictions militaires autour des quartiers habités et des sites d’hébergement.
La situation a atteint un seuil particulièrement alarmant le 25 octobre, vers 19 h 30, lorsque des drones israéliens ont largué des bombes incendiaires en direction de dizaines de tentes de personnes déplacées, à l’extrémité est des rues Omar al-Mokhtar et Al-Wahda, dans le parc et aux abords du carrefour de Choujaïya, à Gaza-ville. Des dizaines de familles ont été contraintes de fuir vers l’ouest et de passer la nuit à la belle étoile, faute d’abris disponibles. Cette attaque est survenue deux semaines après le déplacement des blocs de béton vers la même zone, illustrant le lien entre la modification des limites du déploiement militaire, les attaques contre les lieux d’hébergement et la réduction des possibilités de rester sur place.
Le Centre souligne que ces faits dépassent les seuls quartiers de Choujaïya et d’Al-Maghazi ou l’est de Khan Younès. Ils s’inscrivent dans une dynamique plus large de redéfinition des zones de contrôle et d’accès dans l’ensemble de la bande de Gaza. Les quartiers orientaux de Gaza-ville, notamment Choujaïya, Al-Touffah et certaines parties de Zeitoun, ainsi que des secteurs de Jabalia, Beit Lahia, l’est de Deir al-Balah, les camps d’Al-Maghazi et d’Al-Bureij et des zones à l’est de Khan Younès et de Rafah, ont subi des destructions et des restrictions d’accès à des degrés divers.
L’extension du contrôle militaire, l’installation de positions et de barrières, ainsi que le nivellement de bâtiments et de terrains isolent davantage les zones touchées et compliquent l’accès à celles-ci ainsi que leur réhabilitation.
Selon les estimations circulant en octobre, les forces israéliennes contrôlent ou soumettent à de sévères restrictions d’accès plus de 70 % de la superficie de la bande de Gaza, qui couvre environ 365 km². Le Centre rappelle toutefois que la superficie restante ne correspond pas à l’espace réellement habitable ou disponible pour l’hébergement. Une fois déduits les secteurs détruits, les décombres, les routes, les terres agricoles et les zones dépourvues d’infrastructures et de services essentiels, l’espace utilisable pour la vie civile se réduit considérablement.
Le Centre estime que les espaces résidentiels et d’hébergement effectivement utilisables pourraient ne représenter qu’environ 15 % de la superficie totale de la bande de Gaza. Les habitants risquent ainsi non seulement de perdre leurs logements, mais aussi de ne plus disposer d’un espace où se réfugier.
Les familles qui quittent les zones proches de la ligne jaune se retrouvent dans des secteurs surpeuplés, confrontés à une pénurie de tentes, d’abris et de services. Certains déplacés doivent se déplacer la nuit ou changer plusieurs fois de lieu pour échapper aux bombardements et aux tirs. Chaque déplacement alourdit leurs charges financières, entre le transport des biens, l’achat de matériel d’hébergement et le réinstallation des tentes, alors que beaucoup dépendent de l’aide humanitaire et n’ont aucun revenu stable.
L’extension des zones sous contrôle israélien prive également les habitants de l’accès à leurs terres agricoles, à leurs biens et à leurs moyens de subsistance, tout en entravant les déplacements entre les différentes zones et l’accès aux services essentiels.
Ces restrictions aggravent les conséquences des destructions antérieures. Les familles ne peuvent ni réparer leurs maisons ni y retourner en sécurité lorsque les routes et les bâtiments se trouvent à proximité de zones dangereuses ou soumises à des restrictions militaires changeantes. La limitation persistante de l’entrée des matériaux de construction et des équipements de réparation, ainsi que des opérations de déblaiement, réduit les possibilités de créer des solutions de logement durables et transforme un déplacement censé être temporaire en une situation prolongée dont il devient difficile de sortir.
Sur le plan juridique, le Centre rappelle que ces pratiques doivent être examinées au regard de l’interdiction du transfert forcé de la population civile dans les territoires occupés. L’article 49 de la quatrième Convention de Genève interdit les transferts forcés individuels ou collectifs de personnes protégées hors d’un territoire occupé, sauf exceptions strictement encadrées liées à la sécurité de la population ou à des impératifs militaires impérieux. Même dans ces cas, les conditions adéquates d’hébergement et de protection doivent être garanties et le retour doit être permis dès que les motifs du déplacement cessent d’exister. Des mesures militaires ne sauraient servir à imposer des changements démographiques ou territoriaux permanents.
Le Centre affirme que les arrangements de cessez-le-feu, fondés sur une ligne temporaire de déploiement militaire, n’autorisent aucune partie à la transformer en frontière permanente ni à l’utiliser pour modifier la réalité géographique et démographique de la bande de Gaza.
Il appelle les États garants de l’accord de cessez-le-feu, notamment les États-Unis, l’Égypte, le Qatar et la Türkiye, à intervenir immédiatement pour mettre fin à l’extension du contrôle israélien et contraindre les forces israéliennes à respecter les termes de l’accord, sans imposer de nouveaux faits accomplis au détriment des droits de la population.
Le Centre demande également que les civils et les sites d’hébergement des personnes déplacées soient protégés contre les attaques, que des équipements d’urgence et des solutions de logement sûres soient fournis aux familles ayant perdu leur lieu de résidence, et que les restrictions entravant la reconstruction, le déblaiement et la réparation des habitations et des infrastructures soient levées.
Enfin, il appelle à garantir aux habitants l’accès à leurs biens, à leurs terres et à leurs moyens de subsistance, ainsi qu’à préserver le droit des personnes déplacées de retourner volontairement et en toute sécurité dans leurs lieux de résidence dès que les causes de leur déplacement auront disparu.
Le Centre met en garde contre le risque que la progression continue de la ligne jaune vers l’ouest, conjuguée à la destruction des conditions de vie et à l’absence d’alternatives sûres, ne transforme les déplacements répétés en une situation permanente et ne compromette davantage les perspectives de rétablissement de la vie civile dans la bande de Gaza.



